Autonomie alimentaire sur la ferme

Par Raphaëlle de Seilhac :

Je pars d’un principe élémentaire : c’est bien l’environnement qui est le cadre contraignant dans lequel mes activités humaines peuvent se développer, et non pas l’inverse ! Il ne s’agit pas de produire beaucoup et à tout prix (comme c’est le cas de l’agriculture productiviste, qui produit beaucoup mais à coûts très élevés, économiques comme environnementaux) mais de mesurer toutes les conséquences que peuvent occasionner mes pratiques Ainsi, l’environnement devient mon partenaire, grâce auquel mon modèle agricole est possible (une production créatrice de valeur ajoutée, un temps de travail humainement acceptable, un enrichissement intellectuel permanent, un apprentissage sans fins des subtilités des mondes animaux et végétaux…), et en échange de quoi, je participe à sa préservation, à sa dépollution et à sa biodiversité.

exploitationL’exploitation suit le cahier des charges de l’agriculture biologique mais elle est également engagée dans une démarche d’agriculture durable. A la différence de l’agriculture biologique, les modes de production agricoles durables ne sont pas encadrés par un cahier des charges précis et contraignant. Il s’agit plus largement d’une démarche dont l’objectif vise à permettre au paysan de vivre de son travail en préservant son écosystème. Le principe de base est simple : obtenir une autonomie maximale – autonomies alimentaire, énergétique, économique, de gestion de sa ferme, de choix de commercialisation. Concomitamment,  il m’a semblé essentiel de m’intéresser tout particulièrement au bien-être animal en supposant que si j’étais attentive à cette question, j’obtiendrais des résultats très encourageants. Je me suis donc ouverte en même temps aux champs de l’éthologie et au travail avec chien de troupeau.

Concrètement, voici ce que j’ai mis en œuvre :

Mes animaux pâturent toute l’année, et donc, pour cela, se déplacent sur l’exploitation toute l’année.

Je pars du principe que les ruminants sont destinés à manger de l’herbe et que si l’on respecte leurs aptitudes naturelles de croissance et qu’on les sélectionne dans cette optique, leurs performances seront optimisées. Il faut ajouter à cela que l’herbe pâturée coûte trois fois moins cher que l’herbe récoltée et que si l’on maintient un pâturage tournant sur toute l’année, on évite des frais de mécanisation d’épandage du fumier (pour ne pas dire des frais de bâtiments, de paillage… sans compter les coûts énergétiques liés à la consommation de fuel et l’utilisation de matériel).

J’ai donc calé mes vêlages et agnelages au printemps (mars – avril essentiellement). Les animaux sont nourris exclusivement à l’herbe, complété l’hiver par du foin. Le pâturage d’hiver  permet un nettoyage complet des prairies et évite bien entendu tout passage parfaitement inutile du tondo-broyeur. Comme leur capacité d’ingestion diminue au fur et à mesure que l’hiver avance (leur gestation progresse) les troupeaux limitent également leur consommation de foin et je fais donc attention à réserver un foin « diététique » pour la fin (équilibré en sucre et en fibres). Cerise sur le gâteau, la lactation des mères suit la pousse de l’herbe. Au printemps et à l’automne en particulier, la gestion de l’herbe en paddocks permet de donner une herbe de très bonne qualité (riche en protéines notamment) à des moments clés de l’élevage : début de lactation au printemps, finition des animaux adultes en fin de printemps ou à l’automne pour les périodes de vente : juin et novembre – décembre (les bœufs et génisses ont alors au moins 3 ans et les agneaux, au moins 8 mois, parfois 12, voire 18 mois).

Par empathie, souci de cohérence, tentative de comprendre ce que des ruminants aiment par-dessus tout, il m’a semblé opportun de réfléchir à ce qui est le plus proche de leur rythme naturel. Donnez-leur le choix et vous comprendrez que pourvu qu’ils aient accès à une nourriture et une eau de qualité, les bovins comme les ovins préfèrent de très loin le plein air. Libres de leurs mouvements, les mères peuvent s’isoler sur les parcelles pour mettre bas; l’espace, à l’opposé du confinement, ne nous oblige pas à leur infliger des traitements barbares (comme le fait de leur couper les cornes), de les traiter en raison d’un environnement mal maîtrisé (trop de courants d’air, trop d’humidité, trop de poussières, trop de gaz asphyxiants ou irritants, pas assez de « gymnastique », un sol trop dur, trop mou, des cloisons trop chaudes, trop froides, etc.). En extérieur, l’animal apprend à se placer par rapport au vent, à la pluie, sait utiliser les éléments naturels des buissons et des arbres pour s’abriter, se mettre à l’ombre et à l’abri, est capable de développer au fil des saisons un pelage de protection, augmenter ou diminuer son rythme métabolique, stocker et déstocker de la graisse pour passer l’hiver.

Et c’est ainsi que j’ai pu définir des critères pour sélectionner mes troupeaux : en privilégiant les animaux rustiques, aux bonnes qualités maternelles, avec des aplombs irréprochables. Pour les mères, des facilités de mises bas autant que possible, issus de naissance non gémellaire pour les ovins ; pour les pères, un caractère serein, une bonne conformation, un géniteur favorisant les animaux toniques et plutôt de petite taille à la naissance. Quant aux races à choisir, beaucoup me semblaient séduisantes et capables de remplir ces critères. J’y ai ajouté leur capacité à aisément produire une viande persillée avant même de mettre une couverture de gras sur le dos. Ainsi ai-je choisi : la Gasconne, l’Aubrac, la Salers, la Tarentaise, la Vosgienne, la Charolaise croisée, la Limousine croisée pour ce qui est des bovins, la Limousine, la Tarraconaise, la Noire du Velay  et la Thône et Marthaud pour les ovins.

Vous l’aurez compris, permettre à ses animaux de toujours aller chercher eux-mêmes leur nourriture n’a que des avantages : fortes économies d’énergie, entretien des prairies, enrichissement de la biodiversité. Car en effet, au-delà de la gestion de l’herbe au printemps et à l’automne, je me suis intéressée  à construire du « stock sur pied » et sur place, riche et varié.

Et c’est là que cela devient nettement plus compliqué ! Car en effet, il faut à la fois tourner sur les parcelles en début de printemps, les maintenir « poussantes » et de bonne qualité et observer et spécialiser celles qui vont pouvoir sauter un tour voire plusieurs pour offrir une ressource très abondante quand les fortes chaleurs arriveront et que plus rien ne poussera ou quand l’hiver aura eu raison de la végétation. Ceci me demande de l’observation, une forte volonté de ne pas me laisser emporter par l’idée d’avoir le plus de foin possible ou encore, l’idée stupide de « faire propre » et ainsi éliminer ronces, joncs, genêts, bref, tout ce qui dépasse mais qui pourtant peut être admirablement bien consommé l’hiver.  Cela requiert également une bonne docilité du troupeau qui doit pouvoir circuler dès que je l’ai décidé sur toute l’exploitation – et donc plusieurs km – sans que cela ne pose problème (et que bien entendu, je sois obligée de mobiliser une armée de personnes pour les déplacer). Car les animaux mangent, ni indifféremment tout ce qui se présente, ni le « meilleur » d’abord et le « moins bon » ensuite. Ils ne privilégient pas forcément les plantes de meilleure valeur nutritive et peuvent démarrer un paddock en choisissant d’abord des broussailles ou des herbes grossières. Ils sont avant tout amateurs de biodiversité alimentaire. Les mélanges sont pour eux motivants et les déplacements réguliers, également. La souplesse de déplacement est également de rigueur en fin d’été pour aller chercher la molinie non consommée avant les premiers gels ou encore aller nettoyer les fonds humides lorsque les sols sont portants : en fin d’été  sec ou en plein hiver quand il fait froid, y compris sous la neige. Dans tous les cas et en particulier dans les cas extrêmes, fortes chaleurs ou grosses pluies (les animaux ne craignent guère le froid), je fais en sorte que les troupeaux aient toujours accès à un espace porteur, sec et abrité. Ceci est possible grâce à la forêt qui entoure mes parcelles ou aux arbres que j’y ai laissés. Chaque fois que la récolte le permet, je distribue le foin à volonté dans des râteliers. Cela ne m’empêche pas de les déplacer systématiquement pour ne pas endommager la prairie et que les animaux puissent avoir accès à leur fourrage sans pour autant s’enfoncer dans la boue jusqu’aux genoux. Cela m’impose en contrepartie un passage de herse étrille au moins une fois au printemps.

Cette gestion de l’herbe annuelle m’assure la sécurité alimentaire de mes troupeaux tout en maintenant un chargement proche de 1 UGB (Unité Gros Bétail, soit une vache et son veau) par hectare.

Le bois, ressource durable et renouvelable  du domaine

Du bois déchiqueté pour se chauffer.
Bien consciente que les problèmes d’énergie seront avant tout résolus grâce aux économies que l’espèce humaine fera de celle-ci, je réutilise les coupes d’entretien des haies et des bordures de prairies (faites chaque hiver) pour le chauffage de la maison les branchages ainsi récupérés sont déchiquetés par une déchiqueteuse de CUMA, et les plaquettes obtenues alimentent la chaudière à bois.
Dans le même souci de modération, je réduis au maximum mes déchets à la source, privilégiant le conditionnement en gros à celui au détail.

En 2015, la sécheresse sévissant durant l’été et ne souhaitant pas entamer les stocks de foin, j’ai nourri pendant 2 mois les troupeaux avec les saules et la bourdaine qui avaient envahi le fond des prairies humides. A la sortie de l’été, je suis donc allée chercher les troncs éfeuillés et ai largement pu réaliser le bois de chauffage nécessaire pour l’hiver à venir.

La forêt fournit le bois des travaux.
Tous travaux sur le bâti est prioritairement effectué à partir de matériaux respectueux de l’environnement : ainsi la chaux remplace avantageusement les peintures chimiques, comme les cloisons en banchage de chanvre (cultivé sur l’exploitation) sont une excellente alternative à d’autres isolants plus répandus, mais beaucoup plus polluants. Le bois de la forêt du Domaine sert bien sûr à la construction des bâtiments agricoles, à la réalisation des planchers de la maison et fournissent les ossatures des cloisons.
Dernière réalisation mise en œuvre, un bâtiment de stockage :

Mise en place du bois scié :
bâtiment à construire

Réalisation finale : 500 m2 couverts pour une consommation totale de 70 m3 de bois.

bâtiment construit

Les eaux usées traitées naturellement.

Les eaux grises de la maison sont traitées par un système de bassins d’épuration par lits plantés de macrophytes qui rendent aux prairies une eau parfaitement propre.
Les produits d’entretien (ménage, papier toilette, savonnettes) sont tous certifiés biodégradables.

Et après ?

Sur l’échelle de la durabilité, chacun fait son chemin. L’important, c’est de le faire.

Les produits distribués de la ferme sont de haute qualité environnementale. Ils sont aussi de qualité sociale et économique.
Les résultats économiques sont tels qu’ils peuvent permettre à une famille de vivre décemment d’un travail régulier (comme pour tout élevage) mais peu gourmand en main d’œuvre.
Non seulement le milieu n’est pas atteint dans son intégrité mais le sol ainsi optimisé est le plus souvent rendu plus dynamique et fertile.
Le paysage est ré-ouvert et diversifié.
La biodiversité s’accroît.
Une bonne organisation permet d’assurer le maintien d’un potager capable de fournir une grande partie de l’alimentation familiale.
Du temps libre m’est offert pour partir en vacances, m’investir dans des associations, continuer à me former et participer aux activités sportives et/ou culturelles alentours.
Aujourd’hui, je concentre mon énergie et mes connaissances à l’obtention d’un produit à très haute qualité gustative tout en lui conservant ses qualités environnementales. Je souhaite également m’atteler à la récolte de données précises, à la mise au point de protocoles, à la rédaction de fiches d’observation, etc., afin de compiler un référentiel transmissible de mon système.
Dans la perspective d’un avenir plus lointain, je travaille à la transmissibilité du Domaine afin que d’autres puissent bénéficier de ce lieu afin d’exercer les métiers de l’agriculture dans des conditions soutenables.

 

 


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